9.16.2009

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White is black

Poète
, écrivain, essayiste, animateur de la revue Cahiers de géopoétique, l’Écossais Kenneth White se place radicalement en marge des modes et des spéculations.

Nouvelles Clés : L’Occident arrive à la fin d’un mythe de civilisation, au bout de son « chemin du faire » de la technique, comme vous l’écrivez. Comment voyez-vous la sortie de cette ère ?

Kenneth White : Ce qui prend fin, c’est le mythe du Progrès, avec P majuscule.
Tout le XIXè siècle a vécu de ce mythe, ainsi qu’une grande partie du XXè. Plus personne n’y croit. D’où un désarroi général, dont les manifestations vont du punkisme aveugle au retour des mythes et des religions en passant par le bofisme (c’est le « bof » élevé au niveau d’une philosophie de vie) confortablement cynique. J’ai commencé à penser et à écrire en me référant à des gens qui avaient vu cela venir. Par exemple, Nietzsche et Rimbaud. Or, le dernier mot de Nietzsche fut : « Restez fidèles à la terre », et Rimbaud déclarait dans un poème : « Si j’ai du goût, ce n’est guère que pour la terre et les pierres ». Voilà les débuts de la géopoétique. Quant à la technique, nous voyons aujourd’hui la fin de la paléotechnique (celle de la révolution industrielle) et les débuts de la néotechnique, celle de l’informatique, des réseaux d’informatique et de communication. Il s’agit maintenant d’avoir quelque chose de nouveau à communiquer. Pour le moment, nous avons des machines extraordinaires, et le contenu avoisine le nul. Avec cela (encore une fois, sauf exception), les « agents de communication », les intermédiaires, constituent de plus en plus une classe à part, la médiocratie, qui ont tendance à tout réduire au plus grand dénominateur commun. Ils finissent par empêcher un vrai contact entre les oeuvres qui ont vraiment quelque chose à dire et les individus qui cherchent. Dans un premier temps, il faut que les individus dépassent, contournent cette médiocratie.
À ce moment-là, avec de vraies oeuvres en circulation, on sortira du XXè siècle. On pourra reparler vraiment de culture. Avec une vraie culture, et avec des perspectives dans le temps, beaucoup de problèmes sociaux et politiques trouveraient plus rapidement leur solution.


(Mâle comme X- photo argentique colorisée - 1995)

N. C. : Vous faites une analogie entre l’Occident actuel et la fin de l’Empire romain. Qu’évoque pour vous le mot de barbarie ?
K. W. : La fin de l’Empire romain était marquée par une suite quasi ininterrompue de « cirques » (le fameux panem et circenses). Il y en a beaucoup aujourd’hui, depuis les variétés télévisées et le sport jusqu’aux Disneylands, en passant par bien d’autres sortes de manifestations criardes et creuses. Il y a là une certaine barbarie - « la barbarie des civilisations » dont parlait André Breton. Seule différence aujourd’hui : une sentimentalité dégoulinante. Mais le mot « barbare » peut avoir plusieurs sens, tout dépend du contexte. À l’origine, il désignait tout ce qui n’était pas grec, tous ceux qui, ne parlant pas grec, balbutiaient, baragouinaient. Mais il y avait des Grecs pour se moquer de cette ethnocentrisme grec et pour dire que chez les Barbares tout n’était pas à rejeter. J’utilise parfois le mot « barbare » dans un sens positif pour désigner un langage qui se situe en dehors des codes et des conventions. Vis-à-vis de certains intellectuels sur-sophistiqués, je passe volontiers pour un barbare. Un barbare lettré ! Dans cette langue « barbare » (du point de vue des anciens Grecs) qu’est le chinois, un intellectuel, ce n’est pas un personnage qui fréquente les salons et les tribunes publics, qui s’engage à la va-vite et n’importe comment, c’est « un homme du vent et de l’éclair », c’est-à-dire qui vit dans un champ d’énergie, qui essaie d’approfondir son expérience et d’élargir ses références, ses perspectives, afin d’ouvrir, socialement, un espace culturel plus vif, plus éclairant, plus inspirant.


(Déplacement lent vers le minuscule - photo argentique colorisée - 1995 )

N. C. : Les grands mouvements migratoires, les déplacements de populations, la remontée du Sud vers le Nord, le phénomène « boat people » marquent-ils selon vous le retour d’une forme de nomadisme ?
K. W. : Vous parlez là de phénomènes dramatiques dictés par notre état de société, notre état de civilisation de fugitifs et de réfugiés, d’exil forcé, de main d’œuvre déplacée par des conjonctures économiques. Le résultat, sauf exception, ne peut-être que frustration, nostalgie, recherche d’identité, passéisme sentimental - toute une suite de phénomènes négatifs.
Le nomadisme, par contre, est dicté par la migration saisonnière des animaux, le besoin de pâturages. Cela s’inscrit dans un tout autre espace, un tout autre temps. Quant au « nomadisme intellectuel » dont je parle, c’est encore autre chose. Cela commence par une double prise de conscience. D’abord, du fait que les cultures s’épuisent, perdent leur force, et qu’il faut revenir à un état de choses antérieur et plus mouvant pour se ressourcer. Quand la culture médiévale est à bout de souffle, à force de théologie trop structurée et de ratiocinations filandreuses, on revient à la pensée grecque, et bientôt d’autres cultures, l’amérindienne par exemple, font irruption dans l’espace intellectuel nouveau, dont seuls, au début, quelques individus (Montaigne, par exemple) savent capter les signes. La deuxième prise de conscience, c’est que toutes les cultures sont partielles, que chacune insiste sur un ou deux aspects de la potentialité humaine, en négligeant les autres, et que pour arriver à une notion de culture un tant soit peu complète, on a intérêt à « nomadiser » d’une culture à l’autre à travers le monde. Ça, c’est un phénomène tout à fait nouveau. Car c’est aujourd’hui seulement, en cette fin du XXè siècle, que toutes les cultures du monde, ou presque, sont à la disposition de qui veut bien se donner la peine de chercher. Il y a là un énorme champ d’investigation, qui demande, pour être utilisé, une puissance de synthèse...


(Big ring - photo argentique colorisée - 1995)

N. C. : Le gigantisme des mégapoles, avec leur brouillage des signes, leur communication intense, leur prolifération humaine (Calcutta, Shanghai, le Caire), ne s’oppose-t-il pas à une pensée sauvage telle que vous la voyez à travers la géopoétique ?
K. W. : La « pensée sauvage » n’est pas un terme de moi, il est de Lévi-Strauss, dont j’admire l’œuvre. La « pensée sauvage » est un antidote ethnologique à un état de sur-civilisation, de sur-sophistication.
Mais, pour la géopoétique, l’ethnopoétique n’est qu’un stade intermédiaire. La géopoétique n’imite pas le sauvage, elle intègre certains éléments du sauvage. Quant aux mégapoles, voilà en effet le stade final d’une certaine forme de civilisation. Sans entrer dans de grands développements, ce n’est un secret pour personne que les villes deviennent de plus en plus invivables. Trop de congestions, trop de bruits, manque d’oxygène - on devient incapable de penser vraiment, on se meut entre l’enfermement et l’agitation : les exemples foisonnent. Or, avec de nouvelles techniques, les villes deviendront à la longue moins nécessaires.
On peut très bien imaginer une autre habitation de l’espace, un autre sens des lieux.
Un habitat moins congestionné, moins peuplé, qui évite les agglomérations asphyxiantes et violentes. Il ne s’agit pas d’être « contre les villes », il s’agit d’œuvrer pour la cité-culture et contre la cité-cancer. Quant aux cités-cancers qui existent, et qui ne vont pas disparaître du jour au lendemain, au contraire, tout ce que l’on peut faire, c’est apporter des ménagements dans l’immédiat et commencer à envisager la grande mutation nécessaire.


(Surveiller/Punir: t'as la main noire - photo argentique colorisée - 1996)

N. C. : Le « Tibet mental » que vous évoquez peut-il avoir une prise dans la mondialisation des réseaux ? Le mouvement nomade de la pensée par une sortie physique de la vidéosphère en est-il la voie ?
K. W. : Chacun a besoin d’un « Tibet mental » - un peu de silence, un peu de distance ; c’est là bien sûr une métaphore. Dans cet « autre lieu », loin de la vidéosphère, loin de la nullité qui s’y étale de plus en plus, on peut commencer à se rendre compte de ses vrais besoins, physiques et mentaux. S’il y avait une défection croissante vis-à-vis des bêtises de la-dite vidéosphère, celle-ci serait obligée de véhiculer autre chose. Ce serait un petit début.

N. C. : Vous écrivez : « Je suis au monde j’écoute, je regarde ; je ne suis pas une identité, je suis un jeu d ’énergies, un réseau de facultés. » N’est-ce pas l’énergie qui fait défaut ici ?
Et donc la capacité de déflagration qui, aujourd’hui, paraît être du côté du tiers monde ?
K. W. : Ce n’est ni une déflagration ni une conflagration qu’il nous faut, mais un peu de lumière, d’intelligence sensible, de clarté et de cohérence. Cette lumière ne viendra ni du tiers-monde, ni du quart-monde, ni de je ne sais quel cinquième-monde. Elle vient d’esprits éparpillés à travers la planète qui se sont donné le temps de penser le monde et qui ont élaboré des moyens pour l’exprimer.
La circulation de cette lumière est un travail de longue haleine. Comme disait Sade en sortant de la Bastille : « Encore un effort, citoyens. »
Mais à l’heure actuelle, l’effort consiste à abandonner révolutionnarisme et utopisme sans tomber dans la morosité et le marasme. Il s’agit d’évoluer dans un espace inédit. Les vieux slogans, les vieux discours ne marchent plus : poétique ringarde, politique rétrograde. On peut concevoir un autre theatrum mundi.


(Surveiller/Punir: Pan! Pan! - photo argentique colorisée - 1996)

N. C. : À la suite de Claude Lévi-Strauss, vous parlez de l’emballement historique de nos sociétés. N’est-ce pas le rôle de l’art d’être le régulateur de l’histoire, et non pas un accélérateur propagandiste et publicitaire, détaché du cosmos ?
K. W. : Le rapport entre l’art et l’Histoire, c’est une grande question, qui m’intéresse plus que ce qu’on appelle l’histoire de l’art. Aujourd’hui, sauf exception, l’art ne sait plus où donner de la tête. Il nous faut manifestement un nouveau fondement.
Autre chose que le « retour à la nature » dont on entend parler ici et là, qui est souvent soit mièvre soit pervers, faute d’une conception vraiment approfondie des choses.
Dans les sociétés primitives, et moins primitives, l’histoire est lente, presque imperceptibles, et l’art exprime « l’autre monde », celui des démons, des dieux, des ancêtres, ou de l’idéal.
À partir de la modernité, l’art exprime la subjectivité, l’intériorité : émotions, fantasmes, conceptualisation. Selon l’idée géopoétique, l’art devrait exprimer le rapport à la terre sur laquelle nous essayons de vivre. Cet art géopoétique peut prendre des formes diverses et n’exclut pas, évidemment, les styles individuels. Ce qui est commun, c’est l’inspiration, la poétique générale. Sans espace commun de ce genre, pas de culture rien qu’une accumulation de bric-à-brac plus ou moins intéressant. Qui sait quel effet un tel art pourrait avoir sur le cours de l’histoire ? Surtout si cette histoire elle-même commence à changer de perspective.


(Surveiller/Punir: Off eux - photo argentique colorisée - 1996)

5.25.2009

Il n'arrive plus rien aux humains, c'est aux images que tout arrive

Quand j'écrivis les pages suivantes, ou plutôt quand j'en écrivis le principal, je vivais seul dans les bois, à un mille de tout voisinage, dans une maison que j'avais bâtie moi-même, au bord de l'Étang de Walden, à Concord, Massachusetts, et je ne devais ma vie qu'au travail de mes mains. J'habitai là deux ans et deux mois. A présent me voici pour une fois encore de passage dans le monde civilisé.


(Prise d'ôte/age performance vidéo - théatre du Ranelagh 1975 Paris)

Je n'imposerais pas de la sorte mes affaires à l'attention du lecteur si mon genre de vie n'avait été, de la part de mes concitoyens, l'objet d'enquêtes fort minutieuses, que d'aucuns diraient impertinentes, mais que, loin de prendre pour telles, je juge, vu les circonstances, très naturelles et tout aussi pertinentes. Les uns ont demandé ce que j'avais à manger; si je ne me sentais pas solitaire; si je n'avais pas peur; etc., etc. D'autres se sont montrés curieux d'apprendre quelle part de mon revenu je consacrais aux oeuvres charitables; et certains, chargés de famille, combien d'enfants pauvres je soutenais. Je prierai donc ceux de mes lecteurs qui ne s'intéressent point à moi particulièrement de me pardonner si j'entreprends de répondre dans ce livre à quelques-unes de ces questions. Dans la plupart des livres il est fait omission du Je, ou première personne; en celui-ci le Je se verra retenu; c'est, au regard de l'égotisme, tout ce qui fait la différence. Nous oublions ordinairement qu'en somme c'est toujours la première personne qui parle. Je ne m'étendrais pas tant sur moi-même s'il était quelqu'un d'autre que je connusse aussi bien. Malheureusement, je me vois réduit à ce thème par la pauvreté de mon savoir. Qui plus est, pour ma part, je revendique de tout écrivain, tôt ou tard, le récit simple et sincère de sa propre vie, et non pas simplement ce qu'il a entendu raconter de la vie des autres hommes; tel le récit que, par exemple, il enverrait aux siens d'un pays lointain; car s'il a mené une vie sincère, ce doit, selon moi, avoir été en un pays lointain. Peut-être ces pages s'adressent-elles plus particulièrement aux étudiants pauvres. Quant au reste de mes lecteurs, ils en prendront telle part qui leur revient. J'espère que nul, en passant l'habit, n'en fera craquer les coutures, car il se peut prouver d'un bon usage pour celui auquel il ira.

L'existence que mènent en général les hommes est une existence de tranquille désespoir. Ce que l'on appelle résignation n'est autre chose que du désespoir confirmé. De la cité désespérée vous passez dans la campagne désespérée, et c'est avec le courage de la loutre et du rat musqué qu'il vous faut vous consoler. Il n'est pas jusqu'à ce qu'on appelle les jeux et divertissements de l'espèce humaine qui ne recouvre un désespoir stéréotypé quoique inconscient. Nul plaisir en eux, car celui-ci vient après le travail. Mais c'est un signe de sagesse que de ne pas faire de choses désespérées.

Si l'on considère ce qui, pour employer les termes du catéchisme, est la fin principale de l'homme, et ce que sont les véritables besoins et moyens de l'existence, il semble que ce soit de préférence à tout autre que les hommes, après mûre réflexion, aient choisi leur mode ordinaire de vivre. Toutefois ils croient honnêtement que nul choix ne leur est laissé. Mais les natures alertes et saines ne perdent pas de vue que le soleil s'est levé clair. Il n'est jamais trop tard pour renoncer à nos préjugés. Nulle façon de penser ou d'agir, si ancienne soit-elle, ne saurait être acceptée sans preuve. Ce que chacun répète en écho ou passe sous silence comme vrai aujourd'hui, peut demain se révéler mensonge, simple fumée de l'opinion, que d'aucuns avaient prise pour le nuage appelé à répandre sur les champs une pluie fertilisante. Ce que les vieilles gens disent que vous ne pouvez faire, vous vous apercevez, en l'essayant, que vous le pouvez fort bien. Aux vieilles gens les vieux gestes, aux nouveaux venus les gestes nouveaux. Les vieilles gens ne savaient peut-être pas suffisamment, jadis, aller chercher du combustible pour faire marcher le feu; les nouveaux venus mettent un peu de bois sec sous un pot, et les voilà emportés autour du globe avec la vitesse des oiseaux, de façon à tuer les vieilles gens, comme on dit. L'âge n'est pas mieux qualifié, à peine l'est-il autant, pour donner des leçons, que la jeunesse, car il n'a pas autant profité qu'il a perdu. On peut à la rigueur se demander si l'homme le plus sage a appris au cours de sa vie quelque chose qui ait une réelle valeur. Pratiquement les vieux n'ont pas de conseil important à donner aux jeunes, tant a été partiale leur propre expérience, tant leur existence a été une triste erreur, pour de particuliers motifs, suivant ce qu'ils doivent croire; et il se peut qu'il leur soit resté quelque foi capable de démentir cette expérience, seulement ils sont moins jeunes qu'ils n'étaient. Voilà une trentaine d'années que j'habite cette planète, et je suis encore à entendre de la bouche de mes aînés le premier mot d'un conseil précieux, sinon sérieux. Ils ne m'ont rien dit, et, probablement, ne peuvent rien me dire à propos. Ici la vie, champ d'expérience de grande étendue, inexploré par moi; mais il ne me sert de rien qu'ils l'aient exploré. Si j'ai fait quelque découverte que je juge de valeur, je suis sûr, à la réflexion, que mes mentors ne m'en ont soufflé mot.

Certain fermier me déclare : « On ne saurait vivre uniquement de végétaux, car ce n'est pas cela qui vous fait des os »; sur quoi le voici qui, religieusement, consacre une partie de sa journée à soutenir sa thèse avec la matière première des os; marchant tout le temps qu'il parle, derrière ses boeufs, qui, grâce à des os faits de végétaux, vont le cahotant, lui et sa lourde charrue, à travers tous les obstacles. Il est des choses réellement nécessaires à la vie dans certains milieux, les plus impuissants et les plus malades, qui, dans d'autres, sont uniquement de luxe, et dans d'autres encore, totalement inconnues.


(Prise d'ôte/age, extrait/ performance vidéo - théatre du Ranelagh 1975 Paris)

Il semble à d'aucuns que le territoire de la vie humaine ait été en entier parcouru par leurs prédécesseurs, monts et vaux tout ensemble, et qu'il n'est rien à quoi l'on n'ait pris garde. Suivant Evelyn, « le sage Salomon prescrivit des ordonnances relatives même à la distance des arbres; et les préteurs romains ont déterminé le nombre de fois qu'il est permis, sans violation de propriété, d'aller sur la terre de son voisin ramasser les glands qui y tombent, ainsi que la part qui revient à ce voisin ». Hippocrate a été jusqu'à laisser des instructions sur la façon dont nous devrions nous couper les ongles : c'est-à-dire au niveau des doigts, ni plus courts ni plus longs. Nul doute que la lassitude et l'ennui mêmes qui se flattent d'avoir épuisé toutes les ressources et les joies de la vie soient aussi vieux qu'Adam. Mais on n'a jamais pris les mesures de capacité de l'homme; et on ne saurait, suivant nuls précédents, juger de ce qu'il peut faire, si peu on a tenté. Quels qu'aient été jusqu'ici tes insuccès, « ne pleure pas, mon enfant, car où donc est celui qui te désignera la partie restée inachevée de ton oeuvre? »

***


Vers la fin de mars 1845, ayant emprunté une hache, je m'en allai dans les bois qui avoisinent l'étang de Walden, au plus près duquel je me proposais de construire ma maison, et je me mis à abattre quelques grands pins blancs fléchus encore en leur jeunesse, comme bois de construction. Il est difficile de commencer sans emprunter, mais sans doute est-ce la plus généreuse façon de souffrir que vos semblables aient un intérêt dans votre entreprise. Le propriétaire de la hache, comme il en faisait l'abandon, déclara que c'était la prunelle de son oeil; mais je la lui rendis plus aiguisée que je ne la reçus. C'était un aimable versant de colline que celui sur lequel je travaillais, couvert de bois de pins, à travers lesquels mes regards allaient jusque sur l'étang, et d'un libre petit champ au milieu d'eux, d'où s'élançaient des pins et des noyers. La glace de l'étang, qui n'avait pas encore fondu, malgré quelques espaces découverts, se montrait toute de couleur sombre, et saturée d'eau. Il survint quelques légères chutes de neige dans le temps que je travaillais là; mais en général, lorsque je m'en revenais au chemin de fer pour rentrer chez moi, son tas de sable jaune, s'allongeait au loin, miroitant dans l'atmosphère brumeuse, et les rails brillaient sous le soleil printanier, tandis que j'entendais l'alouette, le vanneau et autres oiseaux déjà là pour inaugurer une nouvelle année avec nous. C'étaient d'aimables jours de printemps, où l'hiver du mécontentement de l'homme (1) fondait, tout comme le gel de la terre, et où la vie, après être restée engourdie, commençait à s'étirer. Un jour que, ma hache étant défaite, j'avais coupé un noyer vert pour fabriquer un coin, enfoncé ce coin à l'aide d'une pierre, et mis le tout à tremper dans une mare pour faire gonfler le bois, je vis un serpent rayé entrer dans l'eau, au fond de laquelle il resta étendu, sans en paraître incommodé, aussi longtemps que je restai là, c'est-à-dire plus d'un quart d'heure; peut-être parce qu'il était encore sous l'influence de la léthargie. Il me parut qu'à semblable motif les hommes doivent de rester dans leur basse et primitive condition présente; mais s'ils venaient à sentir l'influence du printemps des printemps les réveiller, ils s'élèveraient nécessairement à une vie plus haute et plus éthérée. J'avais auparavant vu sur mon chemin, par les matins de gelée, les serpents attendre que le soleil dégelât des portions de leurs corps demeurées engourdies et rigides. Le premier avril, il plut, la glace fondit, et, aux premières heures du jour, heures d'épais brouillard, j'entendis une oie traînarde qui devait voler à tâtons de côté et d'autre au-dessus de l'étang, cacarder comme perdue, ou telle l'esprit du brouillard.

Je continuai durant quelques jours à couper et à façonner du bois de charpente, ainsi que des étais et des chevrons, tout cela avec ma modeste hache, sans nourrir beaucoup de pensées communicables ou savantes, en me chantant à moi-même :
• L'homme prétend à maint savoir,
• N'a-t-il les ailes de l'espoir –
• Les arts et les sciences,
• Et mille conséquences ?
• Le vent qui renaît,
• Voilà ce qu'on sait.
Je taillai les poutres principales de six pouces carrés, la plupart des étais sur deux côtés seulement, et les chevrons comme les solives sur un seul côté, en laissant dessus le resté de l'écorce, de sorte qu'ils étaient tout aussi droits et beaucoup plus forts que ceux qui passent par la scie. Il n'est pas de pièce qui ne fut avec soin mortaisée ou tenonnée à sa souche, car vers ce temps-là j'avais emprunté d'autres outils. Mes journées dans les bois n'étaient pas bien longues; toutefois j'emportais d'ordinaire mon dîner de pain et de beurre, et lisais le journal qui l'enveloppait, à midi, assis parmi les rameaux verts détachés par moi des pins, tandis qu'à ma miche se communiquait un peu de leur senteur, car j'avais les mains couvertes d'une épaisse couche de résine. Avant d'avoir fini, j'étais plutôt l'ami que l'ennemi du pin, quoique j'en eusse abattu quelques-uns, ayant fait avec lui plus ample connaissance. Parfois il arrivait qu'un promeneur dans le bois s'en vînt attiré par le bruit de ma hache, et nous bavardions gaîment par-dessus les copeaux.


Vers le milieu d'avril, la charpente de ma maison était prête à se voir dressée. J'avais acheté déjà la cabane de James Collins, un Irlandais qui travaillait au chemin de fer de Fitchburg, pour avoir des planches. La cabane de James Collins passait pour particulièrement belle. Lorsque j'allai la voir, Collins était absent. Je me promenai tout autour, d'abord inaperçu de l'intérieur, tant la fenêtre en était renfoncée et haut placée. De petites dimensions, cette cabane avait un toit en pointe et l'on n'en pouvait voir guère davantage, entourée qu'elle était d'une couche de boue épaisse de cinq pieds. Le toit en était la partie la plus saine, quoique le soleil en eût déjeté et rendu friable une bonne partie. De seuil il n'était pas question, mais à sa place un passage à demeure pour les poules sous la planche de la porte. Mrs Collins vint à cette porte et me demanda de vouloir bien prendre un aperçu de l'intérieur. Mon approche provoqua l'entrée préalable des poules. Il faisait noir dans la cabane, et le plancher, rien qu'une planche par-ci par-là, était en grande partie recouvert de saleté, humide et visqueux. Mrs Collins alluma une lampe pour me faire voir l'intérieur, et pour me montrer que le plancher s'étendait jusque sous le lit, tout en me mettant en garde contre une incursion dans la cave, sorte de trou aux ordures profond de deux pieds. Suivant ses propres paroles, c'étaient « de bonnes planches en l'air, de bonnes planches tout autour et une bonne fenêtre ». Il y avait un poêle, un lit, et une place pour s'asseoir, un enfant là tel qu'il était né, une ombrelle de soie, un miroir à cadre doré, un moulin à café neuf et breveté, cloué à un plançon de chêne, un point, c'est tout. Le marché fut tôt conclu, car James, sur ces entrefaites, était rentré. J'aurais à payer ce soir quatre dollars vingt-cinq cents, et lui à déguerpir à cinq heures demain matin sans vendre à personne autre d'ici là : j'entrerais en possession à six heures. Il serait bon, ajouta-t-il, d'être là de bonne heure, afin de prévenir certaines réclamations pas très claires et encore moins justes rapport à la redevance et au combustible. C'était là, m'assura-t-il, le seul et unique ennui. A six heures je le croisai sur la route, lui et sa famille. Tout leur avoir - lit, moulin à café, miroir, poules - tenait en un seul gros paquet, tout sauf le chat; ce dernier se lança dans les bois, où il devint chat sauvage, et, suivant ce que j'appris dans la suite, mit la patte dans un piège à marmottes, pour ainsi devenir en fin de compte chat crevé.

Je démolis cette demeure le matin même, en retirai les clous, et la transportai par petites charretées au bord de l'étang, où j'étendis les planches sur l'herbe pour y blanchir et se redresser au soleil. Certaine grive matinale lança une note ou deux en mon honneur comme je suivais en voiture le sentier des bois. Je fus traîtreusement averti par un jeune Patrick que, dans les intervalles du transport, le voisin Seely, un Irlandais, transférait dans ses poches les clous, crampons et chevilles encore passables, droits et enfonçables, pour rester là, quand je revenais, à bavarder, et, comme si de rien n'était, de son air le plus innocent, lever les yeux de nouveau sur le désastre; il y avait disette d'ouvrage, à ce qu'il disait. Il était là pour représenter l’assistance.

Je creusai ma cave dans le flanc d'une colline, là où une marmotte avait autrefois creusé son terrier, à travers des racines de sumac et de ronce, et tout l'opprobre de la végétation, six pieds carrés sur sept de profondeur, jusqu'à un sable fin où les pommes de terre ne gèleraient pas, quelle que fût la rigueur de l'hiver. Les côtés furent laissés en talus, et non maçonnés; mais le soleil n'ayant jamais brillé sur eux, le sable s'en tient encore en place. Ce fut l'affaire de deux heures de travail. Je pris un plaisir tout particulier à entamer ainsi le sol, car il n'est guère de latitudes où les hommes ne fouillent la terre, en quête d'une température égale. Sous la plus magnifique maison de la ville se trouvera encore la cave où l'on met en provision ses racines comme jadis, et longtemps après que l'édifice aura disparu la postérité retrouve son encoche dans la terre. La maison n'est toujours qu'une sorte de porche à l'entrée d'un terrier.


(Prise d'ôte/age, extrait/ performance vidéo - théatre du Ranelagh 1975 Paris)

Au commencement de mai, avec l'aide de quelques-unes de mes connaissances, plutôt pour mettre à profit si bonne occasion de voisiner que pour toute autre nécessité, je dressai la charpente de ma maison. Je commençai à occuper cette maison le 4 juillet, dès qu'elle fut pourvue de planches et de toit, car, les planches étant soigneusement taillées en biseau et posées en recouvrement, elle se trouvait impénétrable à la pluie; mais, avant d'y mettre les planches, je posai à l'une des extrémités les bases d'une cheminée, en montant de l'étang sur la colline deux charretées de pierres dans mes bras. Je construisis la cheminée après mon sarclage, en automne, avant que le feu devînt nécessaire pour se chauffer, et fis, en attendant, ma cuisine dehors par terre, de bonne heure le matin; manière de procéder que je crois encore à certains égards plus commode et plus agréable que la manière usuelle. Lorsqu'il faisait de l'orage avant que mon pain fût cuit, j'assujettissais quelques planches au-dessus du feu, m'asseyais dessous pour surveiller ma miche, et passais de la sorte quelques heures charmantes. En ce temps où mes mains étaient fort occupées je ne lus guère, mais les moindres bouts de papier traînant par terre, ma poignée ou ma nappe, me procuraient tout autant de plaisir, en fait remplissaient le même but que l'Iliade.

Je bâtis donc la cheminée; et je couvris les côtés de ma maison, déjà imperméables à la pluie, de bardeaux imparfaits et pleins de sève, tirés de la première tranche de la bille, et dont je dus redresser les bords au rabot.

Je possède ainsi une maison recouverte étroitement de bardeaux et de plâtre, de dix pieds de large sur quinze de long, aux jambages de huit pieds, pourvue d'un grenier et d'un appentis, d'une grande fenêtre de chaque côté, de deux trappes, d'une porte à l'extrémité, et d'une cheminée de briques en face.

J'appris qu'il en coûterait incroyablement peu de peine de se procurer la nourriture nécessaire même sous cette latitude; qu'un homme peut suivre un régime aussi simple que font les animaux, tout en conservant santé et force. J'ai dîné d'une façon fort satisfaisante, satisfaisante à plusieurs points de vue, simplement d'un plat de pourpier que je cueillis dans mon champ de blé, fis bouillir et additionnai de sel. Et, dites-moi, que peut désirer de plus un homme raisonnable, en temps de paix, à l'ordinaire midi, qu'un nombre suffisant d'épis de maïs vert bouillis, avec un. peu de sel ? Même la petite variété que j'introduisais dans mes repas était une concession aux exigences de l'appétit, et non à celles de la santé. Cependant les hommes en sont arrivés à ce point que fréquemment ils meurent de faim, non par manque de nécessaire, mais par manque de luxe; et je connais une brave femme qui croit que son fils a perdu la vie pour s'être mis à ne boire que de l'eau.

Le lecteur remarquera que je traite le sujet à un point de vue plutôt économique que diététique, et ne s'aventurera pas à mettre ma sobriété à l'épreuve qu'il n'ait un office bien garni.


Le pain, je commençai par le faire de pure farine de maïs et sel, vrais « hoc-cakes » (2), que je cuisis devant mon feu dehors sur un bardeau ou sur le bout d'une pièce de charpente; mais habituellement il prenait un goût de fumée et un arome de résine. J'essayai de la fleur de farine, mais je finis par trouver un mélange de seigle et de farine de maïs aussi convenable qu'appétissant. Par temps froid, ce n'était pas un mince amusement que de cuire plusieurs petits pains de cette chose les uns après les autres, en les surveillant et les retournant avec autant de soin qu'un Égyptien ses oeufs en cours d'éclosion. C'étaient autant de vrais fruits de céréales que je faisais mûrir; ils avaient un parfum rappelant celui d'autres nobles fruits, parfum que je conservais aussi longtemps que possible en les enveloppant d'étoffe. Je fis une étude de l'art aussi antique qu'indispensable de faire du pain, consultant telles autorités qui s'offraient, retournant aux temps primitifs et à la première invention du genre sans levain, quand, de la sauvagerie des noix et des viandes, les hommes en vinrent à la douceur et au raffinement de ce régime; en avançant peu à peu dans mes études, je découvris cet aigrissement accidentel de la pâte qu'on suppose avoir révélé le procédé du levain, et les diverses fermentations qui s'ensuivent, jusqu'au jour où j'arrivai au « bon pain frais et sain », soutien de la vie.


(Prise d'ôte/age, extrait/ performance vidéo - théatre du Ranelagh 1975 Paris)

Il n'est pas un habitant de la Nouvelle Angleterre qui ne puisse aisément faire pousser tous les éléments de son pain en ce pays de seigle et de maïs, sans dépendre à leur égard de marchés distants et flottants. Si loin sommes-nous cependant de la simplicité et de l'indépendance, qu'à Concord il est rare de trouver de fraîche et douce farine dans les boutiques, et que le hominy (3), comme le maïs sous une forme encore plus grossière, sont d'un usage fort rare. La plupart du temps le fermier donne à son bétail et à ses cochons le grain de sa production, et achète plus cher à la boutique une farine qui n'est pas plus salutaire que ne serait la sienne. Je compris que je pouvais facilement produire un boisseau (4), ou même deux, de seigle et de maïs, les moudre dans un moulin à bras, et m'en tirer ainsi sans riz et sans porc. Je découvris par expérience que je pouvais tirer une fort bonne mélasse soit de la citrouille, soit de la betterave; puis je reconnus qu'en faisant simplement pousser quelques érables (5) je me la procurais plus facilement encore, qu'enfin dans le temps où ceux-ci poussaient, je pouvais employer divers succédanés en dehors de ceux que j'ai nommés. Comme les Ancêtres chantaient :
• We can make liquor to sweeten our lips
• Of pampkins and parsnips and walnut-tree chips (6).
Enfin, pour ce qui est du sel, ce produit si vulgaire d'épicerie, se le procurer pourrait être l'occasion d'une visite au bord de la mer, à moins que, arrivant à m'en passer tout à fait, je n'en busse probablement que moins d'eau. Je ne sache pas que les Indiens aient jamais pris la peine de remettre en quête de lui.

Ainsi pouvais-je éviter tout commerce, tout échange, pour ce qui était de ma nourriture, et, comme j'étais pourvu déjà d'un abri, il ne me restait à me procurer que le vêtement et le combustible. Le pantalon que je porte actuellement fut tissé dans une famille de cultivateurs. Le ciel soit loué qu'il y ait encore tant de vertu dans l'homme ! Quant au combustible , on en est encombré dans un pays neuf.


Mon mobilier, dont je fabriquai moi-même une partie, consista en un lit, une table, un pupitre, trois chaises, un miroir de trois pouces de diamètre, une paire de pincettes et une autre de chenets, une bouillotte, une marmite, et une poêle à frire, une cuiller à pot, une jatte à laver, deux couteaux et deux fourchettes, trois assiettes, une tasse, une cuiller, une cruche à huile, une cruche à mélasse, et une lampe bronzée.

Je voudrais faire observer, en passant, qu'il ne m'en coûte rien en fait de rideaux, attendu que je n'ai d'autres curieux à exclure que le soleil et la lune, et que je tiens à ce qu'ils regardent chez moi. La lune ne fera pas tourner mon lait ni ne corrompra ma viande, plus que le soleil ne nuira à mes meubles ou ne fera passer mon tapis; et s'il se montre parfois ami quelque peu chaud, je trouve encore meilleure économie à battre en retraite derrière quelque rideau fourni par la nature qu'à ajouter un simple article au détail de mon ménage. Une dame m'offrit une fois un paillasson, mais comme je n'avais ni place de reste dans la maison, ni temps de reste dedans ou dehors pour le secouer, je déclinai l'offre, préférant m'essuyer les pieds sur l'herbe devant ma porte. Mieux vaut éviter le mal à son début.


Je m'entretins de la sorte grâce au seul labeur de mes mains, et je m'aperçus qu'en travaillant six semaines environ par an, je pouvais faire face à toutes les nécessités de la vie.


La totalité de mes hivers comme la plus grande partie de mes étés, je les eus libres et francs pour l'étude. J'ai bien et dûment essayé de tenir école, mais j'étais obligé de m'habiller et de m'entraîner, sinon de penser et de croire, en conséquence, et je perdais mon temps par-dessus le marché. Comme je n'enseignais pas pour le bien de mes semblables, mais simplement pour gagner ma vie, c'était une erreur. J'ai essayé du commerce; mais je m'aperçus qu'il faudrait dix ans pour s'enrouter là dedans, et qu'alors je serais probablement en route pour aller au diable. Je fus positivement pris de peur à la pensée que je pourrais pendant ce temps-là faire ce qu'on appelle une bonne affaire. Lorsque autrefois je regardais autour de moi en quête de ce que je pourrais bien faire pour vivre, ayant fraîche encore à la mémoire pour me reprocher mon ingénuité, telle expérience malheureuse tentée sur les désirs de certains amis, je pensai souvent et sérieusement à cueillir des myrtils; cela, sûrement j'étais capable de le faire, et les petits profits que j'en tirerais pouvaient me suffire; car mon plus grand talent a été de me contenter de peu. Tandis que sans hésiter mes amis entraient dans le commerce ou embrassaient des professions, je considérai cette occupation comme valant au moins autant que la leur; courir les montagnes tout l'été pour cueillir les baies qui se trouvaient sur ma route, en disposer ensuite, sans souci; de la sorte, garder les troupeaux d'Amète. Je rêvai aussi de récolter les herbes sauvages, ou de porter des verdures persistantes à ceux des villageois qui aimaient se voir rappeler les bois, même à la ville. Mais j'ai depuis appris que le commerce est la malédiction de tout ce à quoi il touche; et que, commerceriez-vous de messages du ciel, l'entière malédiction du commerce s'attacherait à l'affaire.

Comme je faisais particulièrement cas de ma liberté, comme je pouvais vivre à la dure tout en m'en trouvant fort bien, je n'avais nul désir pour le moment de passer mon temps à gagner de riches tapis ou de beaux meubles, à m'assurer une cuisine délicate, à acquérir une maison de style grec ou gothique. S'il est des gens pour qui ce ne soit pas interruption que d'acquérir ces choses et qui sachent s'en servir une fois qu'ils les ont acquises, je leur en abandonne la poursuite. Certains se montrent « industrieux », et paraissent aimer le labeur pour lui-même, ou peut-être parce qu'il les préserve de faire pis; à ceux-là je n'ai présentement rien à dire. A ceux qui ne sauraient que faire de plus de loisir qu'ils n'en ont actuellement, je conseillerais de travailler deux fois plus dur qu'ils ne font, - travailler jusqu'à ce qu'ils paient leur dépense, et obtiennent leur licence. Pour moi, je trouvai que la profession de journalier était la plus indépendante de toutes, en ceci principalement qu'elle ne réclamait que trente ou quarante jours de l'année pour vous faire vivre. La journée du journalier prend fin avec le coucher du soleil, et il est alors libre de se consacrer à telle occupation de son choix, indépendante de son labeur; tandis que son employeur, qui spécule d'un mois sur l'autre, ne connaît pas de répit d'un bout à l'autre de l'an.

En un mot je suis convaincu, et par la foi et par l'expérience, que s'entretenir ici-bas n'est point une peine, mais un passe-temps, si nous voulons vivre avec simplicité et sagesse; de même que les occupations des nations plus simples sont encore les sports de celles qui sont plus artificielles. Il n'est pas nécessaire à l'homme de gagner sa vie à la sueur de son front, si toutefois il ne transpire pas plus aisément que je ne fais.


Mais tout cela est fort égoïste, ai-je entendu dire à quelques-uns de mes concitoyens. Je confesse que je me suis jusqu'ici fort peu adonné aux entreprises philanthropiques. J'ai fait quelques sacrifices à certain sentiment de devoir, et j'ai sacrifié ce plaisir-là aussi. Il est des gens pour employer tout leur art à me persuader de me faire le soutien de quelque famille pauvre de la ville; et si je n'avais rien à faire, - car le Diable trouve de l'ouvrage pour les paresseux, - je pourrais m'essayer la main à quelque passe-temps de ce genre. Cependant, lorsque j'ai songé à m'accorder ce luxe, et à soumettre leur Ciel à une obligation en entretenant certaines personnes pauvres sur un pied de confort égal en tous points à celui sur lequel je m'entretiens moi-même, lorsque je suis allé jusqu'à risquer de leur en faire l'offre, elles ont toutes sans exception préféré d'emblée rester pauvres. Alors que mes concitoyens et concitoyennes se dévouent de tant de manières au bien de leurs semblables, j'estime qu'on peut laisser au moins quelqu'un à d'autres et moins compatissantes recherches. La charité comme toute autre chose réclame des dispositions particulières. Pour ce qui est de faire le bien, c'est une vraie profession. En outre, j'en ai honnêtement fait l'essai, et, si étrange que cela puisse paraître, je suis satisfait qu'elle ne convienne pas à mon tempérament. Le bien que je fais, au sens ordinaire du mot, doit être en dehors de mon sentier principal, et la plupart du temps tout inintentionnel. En pratique on dit : «Commencez où vous êtes et tel que vous êtes, sans viser principalement à plus de mérite, et avec une bonté étudiée allez faisant le bien. » Si je devais le moins du monde prêcher sur ce ton je dirais plutôt : «Appliquez-vous à être bon. » Comme si le soleil s'arrêtait, lorsqu'il a embrasé de ses feux là-haut la splendeur d'une lune ou d'une étoile de sixième grandeur, pour aller, tel un lutin domestique, risquer un oeil à la fenêtre de chaque chaumière, faire des lunatiques, gâter les mets, et rendre les ténèbres visibles ! Non, il accroît continûment sa chaleur comme sa bienfaisance naturelles jusqu'à en prendre un tel éclat qu'il n'est pas de mortels pour le regarder en face; et en même temps, il tourne autour du monde dans sa propre orbite, lui faisant du bien, ou plutôt, comme une philosophie plus vraie l'a découvert, le monde tourne autour de lui et en tire du bien. Lorsque Phaéton, désireux de prouver sa céleste origine par sa bienfaisance, eut à lui le char du soleil pour un seul jour, il s'écarta du sentier battu, il brûla plusieurs groupes de maisons dans les rues basses du ciel, roussit la surface de la terre, dessécha toutes les sources, et fit le grand désert du Sahara; tant qu'enfin, d'un coup de foudre, Jupiter le précipita la tête la première sur notre monde, et le soleil, en deuil de sa mort, cessa toute une année de briller.

Il n'est d'odeur aussi nauséabonde que celle qui émane de la bonté corrompue. C'est humaine, c'est divine charogne. Si je tenais pour certain qu'un homme soit venu chez moi dans le dessein conscient de me faire du bien, je chercherais mon salut dans la fuite comme s'il s'agissait de ce vent sec et brûlant des déserts africains appelé le simoun, lequel vous remplit la bouche, le nez, les oreilles et les yeux de sable jusqu'à l'asphyxie; et cela de peur de me voir gratifié d'une parcelle de son bien - de voir une parcelle de son virus mélangée à mon sang. Non, - en ce cas plutôt souffrir le mal suivant la voie naturelle. Un homme n'est pas un homme bon, à mon sens, parce qu'il me nourrira si je meurs de faim, ou me chauffera si je gèle, ou me tirera du fossé, si jamais il m'arrive de tomber dans un fossé. Je vous trouverai un chien de Terre-Neuve pour en faire autant. La philanthropie, dans le sens le plus large, n'est pas l'amour pour votre semblable. Howard (7) était sans doute à sa manière le plus digne comme le plus excellent des hommes, et il a sa récompense; mais, relativevement, que nous font cent Howards, à nous, si leur philanthropie ne nous est d'aucune aide lorsque nous sommes en bon point, moment où nous méritons le plus que l'on nous aide ? Je n'ai jamais entendu parler de réunion philanthropique où l'on ait sincèrement proposé de me faire du bien, à moi ou à mes semblables.

Je voudrais ne rien soustraire à la louange que requiert la philanthropie, mais simplement réclamer justice en faveur de tous ceux qui par leur vie et leurs travaux sont une bénédiction pour l'humanité. Ce que je prise le plus chez un homme, ce n'est ni la droiture ni la bienveillance, lesquelles sont, pour ainsi dire, sa tige et ses feuilles. Les plantes dont la verdure une fois desséchée nous sert à faire de la tisane pour les malades, ne servent qu'à un humble usage, et se voient surtout employées par les charlatans. Ce que je veux, c'est la fleur et le fruit de l'homme; qu'un parfum passe de lui à moi, et qu'un arôme de maturité soit notre commerce. Sa bonté doit être non pas un acte partiel plus qu'éphémère, mais un constant superflu, qui ne lui coûte rien et dont il reste inconscient. Cette charité qui nous occupe couvre une multitude de péchés. Le philanthrope entoure trop souvent l'humanité du souvenir de ses chagrins de rebut comme d'une atmosphère, et appelle cela sympathie. C'est notre courage que nous devrions partager, non pas notre désespoir, c'est notre santé et notre aise, non pas notre malaise, et nous devrions prendre garde à ce que celui-ci ne se répande par contagion.

Nos façons d'agir ont été corrompues par la communication avec les saints. Nos recueils d'hymnes résonnent d'une mélodieuse malédiction de Dieu. On dirait qu'il n'est pas jusqu'aux prophètes et rédempteurs qui n'aient calmé les craintes plutôt que confirmé les espérances de l'homme. Nulle part ne s'enregistre une simple et irrépressible satisfaction du don de la vie, la moindre louange remarquable de Dieu. Toute annonce de santé et de succès me fait du bien, aussi lointain et retiré que soit le lieu où ils se manifestent; toute annonce de maladie et de non-réussite contribue à me rendre triste et me fait du mal, quelque sympathie qui puisse exister d'elle à moi ou de moi à elle. Si donc nous voulons rétablir l'humanité suivant les moyens vraiment indiens, botaniques, magnétiques ou naturels, commençons par être nous-mêmes aussi simples et aussi bien portants que la Nature; dissipons les nuages suspendus sur nos propres fronts, et ramassons un peu de vie dans nos pores. Ne restez pas là à remplir le rôle d'inspecteur des pauvres, mais efforcez-vous de devenir une des gloires du monde.


(Prise d'ôte/age, extrait/ performance vidéo - théatre du Ranelagh 1975 Paris)

Je lis dans le Gulistan, ou Jardin des Roses, du sheik Saadi de Shiraz, ceci : « On posa cette question à un sage, disant : « Des nombreux arbres célèbres que le Dieu très haut a créés altiers et porteurs d'ombre, on n'en appelle aucun azad, ou libre, excepté le cyprès, qui ne porte pas de fruits; quel mystère est ici renfermé ? » Il répondit : « Chacun d'eux a son juste produit, et sa saison désignée, en la durée desquels il est frais et fleuri, et en leur absence sec et flétri; ni à l'un ni à l'autre de ces états n'est le cyprès exposé, toujours fleurissant qu'il est; et de cette nature sont les azads, ou indépendants en matière de religion. Ne fixe pas ton coeur sur ce qui est transitoire; car le Dijlah, ou Tigre, continuera de couler à travers Badgad que la race des califes sera éteinte : si ta main est abondante, sois généreux comme le dattier; mais si elle n'a rien à donner, sois un azad, ou homme libre, comme le cyprès. »

Notes
(1) Shakespeare, Richard III.
(2) Galettes minces de farine de maïs, propres aux États-Unis.
(3) Hominy, bouillie de maïs, très connue en Amérique, et que l'on achète crue pour la faire cuire.
(4) Bushel, boisseau : 35 litres 234 aux États-Unis.
(5) Érable à sucre, originaire du nord des États-Unis et du Canada.
(6) Nous savons faire une liqueur adoucissante aux lèvres
De citrouille et panais et copeaux de noyer.
(7) Howard (John), 1726-1790, célèbre philanthrope anglais à qui l'on doit l'amélioration dit sort des prisonniers.

Textes extraits de Walden de David Henri Thoreau
Traduction française de Louis Fabulet

4.08.2009

L'esprit est semblable à un arc-en-ciel multicolore

Certains anthropologues pensent qu'au début nos ancêtres évoluaient dans un univers magique, animé de toutes sortes d'esprits. L'univers était illuminé pendant le jour par l'esprit Soleil et pendant la nuit par l'esprit Lune. L'esprit Terre manifestait sa présence par l'éruption des volcans. La branche d'un arbre qui casse, le tonnerre qui gronde, la rivière qui monte, la pluie qui tombe: chacun de ces évènement était la manifestation d'un esprit. Le monde des esprits était familier et à la mesure de l'homme. Celui-ci interagissait avec les esprits en les cajolant, en les grondant ou en marchandant avec eux. Ainsi l'esprit pierre qui fait trébucher l'enfant est l'objet d'une réprimande, alors que des remerciements sont adressés à l'arbre qui donne ses fruits. Les mêmes règles de vie en société régissaient le monde des esprits et celui des hommes.


(zone d'échange invisible à l'oeil nu - 1977)

Mais avec l'accumulation des connaissances vint la prise de conscience que la complexité et l'organisation de l'univers ne pouvaient être gérés par des esprits semblables aux hommes, mais que les premiers devaient disposer d'un pouvoir surhumain. La spontanéité des relations entre hommes et esprits disparut. La communication se fit désormais par l'intermédiaire d'individus spécifiques et privilégiés, les prêtres. Les cajoleries et les réprimandes laissèrent place à des offrandes et à des sacrifices. Prières et invocations remplacèrent le dialogue direct pour assurer le ravitaillement en vivres. L'élément mythique des dieux fit son apparition. L'univers magique se mua peu à peu, étape par étape, en un univers magico-mythique. Le totemisme, fondé sur le choix d'un animal, d'une plante ou d'un objet comme protecteur d'un groupe social ou clan vis-à-vis d'autres groupes d'une même société, apparut aussi. Pour chasser et tuer, il fallait demander l'autorisation non plus au gibier lui-même, comme auparavant, mais à l'esprit collectif représentant l'espèce tout entière. Avec le temps, les esprits s'éloignèrent de plus en plus de la nature et acquirent de plus en plus de pouvoirs. Ils se transformèrent en dieux, et l'univers magico-mythique bascula vers l'univers mythique. L'aspect magique tendit à disparaitre. Les dieux se firent distants, cosmiques. Distants parce qu'ils n'habitaient plus l'arbre, la rivière ou la pierre, mais des contrées situées bien au-delà de la Terre; cosmiques parce que tout, dans le cosmos, dépendit de leur action. L'alliance entre l'homme et la nature fut rompue. L'homme se mit à adorer les dieux de l'univers mythique, mais il perdit le contact intime et familier avec son environnement. Les arbres abattus ne soufraient plus. Il n'était plus nécessaire de demander l'autorisation à l'esprit des forêts avant d'entrer dans les bois, ou à l'esprit du sanglier avant de commencer sa chasse. Tout s'accomplissait maintenant avec la permission des dieux. La nature devint vide de vie. On pouvait impunément la maltraiter – donner un coup de pied à une pierre, couper un arbre - puisque les dieux n'y résidaient plus. Le sens du respect et de la vénération de la nature fut ainsi perdu. Cette indifférence à la nature s'étendit aux animaux et même aux autres êtres humains. Dans l'univers mythique, on ne se soucia plus de la souffrance des autres créatures vivantes. Quant aux sociétés qui adoraient d'autres dieux, on dénia à leurs membres le statut d'homme, et on les massacra ou asservit. Face aux société de l'univers mythique, celles qui se raccrochaient désespérément à l'univers magique n'avaient aucune chance: elles étaient détruites ou assimilées.

Trinh Xuan Thuan (extrait de "Origines")

3.26.2009

Parsons, elle ne dit plus à personne qu’elle a été artiste.

Pendant les années 1980, Laurie Parsons collectionne des objets qu’elle trouve lors de ses promenades dans des lieux urbains, industriels, ou naturels, en particulier dans le New Jersey. Elle les ramène dans son atelier, vit avec, et parfois en fait des oeuvres d’art. Des bouts de bois, une pile de charbon, une veille valise… Elle commence ensuite à ramasser non pas un objet, mais toute une section de paysage pour créer des tas de détritus variés. Elle s’insère dans la structure du monde de l’art de manière souvent subversive : par exemple, en laissant une galerie vide ou en invitant toute la population d’une ville dans un musée ; en invitant les spectateurs à se servir dans une pile de billets de 10cm ; en demandant aux gardiens d’interpréter les oeuvres pour les visiteurs ; en faisant circuler des rumeurs, etc.
Depuis une quinzaine d’années, Laurie Parsons a choisit de se retirer du monde de l’art, s’est mise à l’écriture, travaille avec des organisations qui aident les malades mentaux et ne dit plus à personne qu’elle a été artiste.


(catalogue Novae Akrilik - 1978)

LAURIE PARSONS a crée quelques remous dans le milieu de l'art des années 80 avec ses interventions éphémères. Moins d'une décennie plus tard, elle avait pratiquement disparu de notre vue. Un témoignage de la brutalité et des caprices de la réussite artistique? Pas exactement:
Voici année après année, la chronique de la disparition de Parsons qu'elle met au centre de son projet de dématérialisation de l'art .

1986-87
L'artiste envoie ses diapositives à une galerie et il lui est demandé de prendre part à une exposition de groupe. (Et combien de fois cela se produit-il? Est-ce que jamais sur la bonne raison?) Elle expose l'état d'objets trouvés dans le salon, le plus mémorable deux chaises de métal empilés les uns sur les autres, tacheté de peinture et de rouille, la tenue d'un paquet enveloppé de plaine papier brun. Vu contre tous les nouveaux objets brillants exposés dans des galeries à l'époque, le travail me prend par surprise. Qu'est-ce que la case? Et qui a laissé là-bas? L'artiste, me dit-on, ne fait rien du tout. Son nom est Laurie Parsons, et elle recueille des promenades sur les choses naturelles, industrielles et les zones urbaines - surtout dans le nord du New Jersey - les ramène à son studio, et vit avec eux pendant un certain temps. Individuellement photographié des morceaux de bois, tous datant de 1986, compte pour une seule feuille de diapositives. Parsons écrit plus tard qu'elle était «intéressé par la présence, ils avaient que j'ai trouvé aussi puissant que celui d'une œuvre d'art."

1988
Un spectacle à la personne-LORENCE Monk Gallery, d'objets collectés au cours d'une année. Ils sont placés directement sur le plancher autour du périmètre de la chambre dans l'ordre dans lequel Parsons rencontrés eux. Un tas de charbon de bois, une bobine de corde résisté, battue valise, une corde de nylon jaune, un journal des déracinés, et plus encore. Plus tard, elle a décrit un objet énigmatique, en particulier, à partir de 1987, comme «un triangle formé par trois longueurs d'un cadre de lit avec les deux parties ont traversé plus au fond, qui est le titre V, pour rappeler le roman Thomas Pynchon. Nul, si vous ne l'avaient pas encore deviné, achète tout.
Intention sur l'ouverture à un plus grand engagement avec les téléspectateurs, Parsons passe de la collecte des objets de grandes parties du paysage. Champ de débris de 1988, est tirée d'une de quinze cents pieds carrés, le plateau à côté de la rivière Hudson, où les décombres mélangé avec de telles bizarreries comme des «paquets de sauce de soja, des clés, des mégots de billets de loterie», rappelle l'artiste. «J'ai passé des semaines à la collecte des détritus, à côté de couvrir entièrement le sol de la galerie." Mon immédiat est de prendre Smithson, l'entropie, de la non-sites, et un esprit libre de l'aventure plus que les années 80, les «6 - une recherche de réalisme grâce à la chose elle-même. Environ un an plus tard, un travailleur à une installation de stockage sera dans son unité, d'ouvrir quelques-uns des conteneurs, et de trouver ce qui semble être simplement le gravier et crasseux trash (en réalité, le champ de débris), de lancer à l'écart de tous les .

1989
Rolf Ricke, dont la galerie de Cologne a été l'un des premiers sites européens pour des artistes tels que Barry Leva, Richard Serra, et Keith Sonnier, présente une exposition Laurie Parsons. Toutes les pièces de ses débuts à New York sont visibles. Cette fois, cependant, quelqu'un et, avec l'idée de garder le spectacle ainsi que d'une installation complète, achète tout. Son achat, suivis par ceux de quelques autres intrépides collectionneurs, Parsons conduira à demander que les concessionnaires n'offrent plus rien de la sienne pour la vente.

1990
Une carte se trouve dans le mail, blanc, sauf pour le nom-LORENCE Monk au fond, avec la galerie de l'adresse et le numéro de téléphone. Parsons C'est le troisième spectacle en solo, et pourtant, son nom n'apparaît pas sur l'annonce, ni les dates d'ouverture ou de fermeture. La galerie a été retouchée avec une nouvelle couche de peinture et l'éclairage a été refait, mais les chambres sont complètement vides. Elle a plus tard remarque, "il m'a semblé indispensable que je considère la galerie elle-même, plutôt que de continuer à utiliser aveuglément comme un contexte. Grâce à son espace physique et l'organisation sociale complexe, il est aussi réel et véritable, comme il l'œuvre d'art des maisons et des marchés. " Je passe plus de quelques visiteurs et confus que Parsons a adopté une sorte de renversement de Robert Barry 1969 de la célèbre pièce privée Gallery. Elle a fini par supprimer l'émission de sa bio, plus tard, disant qu'il se sentait "plutôt que juste wronger" de le laisser éteint.
D'ici la fin de l'année, Parsons considère l'installation d'une caméra dans sa chambre / studio de transmettre «en direct des images en continu pendant plusieurs semaines dans une galerie .... D'une certaine façon, ce projet permettra de rappeler l'American Family émissions de télévision de la Loud famille au début des années 1970 , mais je vais être seule avec la caméra et, non, les documents existent uniquement en temps réel. Je vais essayer d'être affectés par l'appareil photo dans la poursuite de mes activités habituelles. Si je suis sur, l'image sera de la inoccupés chambre, et la nuit, le lieu où le public est fermé, les images continuent d'être transmises, même si personne ne sera présent pour les voir. "

1991
Udo Kittelmann Parsons propose un spectacle au Forum Kunsr Rottweil. Elle propose de passer elle-même et quelques effets personnels dans l'espace d'exposition pour les sept semaines prévues et de travailler dans un hôpital psychiatrique local. Impossible de parler allemand, elle se plonge dans la langue. Elle finira par diviser son temps entre le musée, l'hôpital et une école pour le développement des enfants handicapés. Peu à peu, les gens viennent de voir cette personne vivant dans le musée, dont beaucoup n'ont jamais été à l'intérieur. Parsons laisse la porte ouverte et avec tout le monde parle de la femme qui est propriétaire d'une boulangerie à proximité d'un homme ivre cogner à la porte le soir. Parsons a rédigé l'annonce pour le spectacle d'inclure son nom, celui de la conservatrice, et Rottweiler Burger - la population de Rottweil. Lors d'une grande partie de la clôture, il semble que l'ensemble de la ville est devenu.

Invité à travailler pour créer une galerie à Paris, au cours de l'hiver, elle propose que le verre de l'lucarnes être enlevés pour la durée du salon - «il suffit d'ouvrir les choses dans le ciel." Face à la possibilité de la pluie et la neige, la galerie des baisses.

1992
Parsons participe à "The Big Nothing", au New Museum of Contemporary Art de New York. La plupart des artistes jouent à cache-cache avec leur travail, l'installation de pièces sur le plafond ou dans d'autres endroits peu probable. Parsons contribue à une pile de dollars à environ quatre pouces de haut (le musée offre la moitié des trois cents dollars) et raconte les gardes de ne pas intervenir lorsque les gens font usage de la pièce. Il disparaît rapidement.

1994
Question pour un concours pour un parc de sculptures à Nordhorn, Allemagne, Parsons visites du site et est loin d'un certain nombre d'idées, dont certaines sont totalement fantaisistes, sans aucun espoir de se réaliser. «J'ai eu l'idée que la lune devrait être portée à régler plus de Nordhorn .... J'ai des problèmes avec la présentation de propositions et de l'art. Que voulez-vous? Faites-en. Payés pour cela. De toute façon, cette pensée n'a pas été aussi langue dans la joue comme elle mai son. Je veux dire avec des sentiments chaleureux. Apportez la lune à accrocher sur Nordhorn chaque nuit que vous avez mai, qu'il est visible. Je voulais dire un sincère au niveau de la poésie ici. " Après avoir vu le film de Joris Ivens Pluie (1929), et un par Kenneth Anger avec fontaines (Eaux d'artiflce [1953]), elle suggère "une fontaine qui va tout droit." Mon idée, qui fait partie de conte de fées, une partie de Thoreau, a des implications pour son travail à ce jour. Elle a proposé que les visiteurs du parc se dit qu'elle avait campé pendant une année entière. "Que serait-il si je n'ai pas? En effet, n'est-ce pas un peu plus intéressant? Pe Ople apporteraient leur imagination pour le projet, indépendamment de savoir si je fait a été là-bas. Et ce serait pour moi un départ de mon rigide "réelle" des enquêtes sur le passé. N'est-ce pas «la tromperie, subterfuge, aussi réel?"
À partir de ce point, Parsons ne participe plus à des expositions, même si un projet élaboré avec le nouveau musée est en cours depuis 92. Cette institution, comme la plupart, avaient une politique de non-dit que les gardes ne doivent pas volontaire des avis sur les travaux en cours le montre, si ils ont parlé avec les visiteurs, à tous, il a été de veiller à ce que l'art n'a pas été touché, ni photographié. Lorsque Laura Trippi conservateur Parsons demande de proposer un projet pour le volet éducatif de la nouvelle exposition du Musée "The Spatial Drive" (1992-93), à réfléchir sur la manière dont le spectacle pourrait être présenté au public, se souvient-elle d'une expérience récente, il: «J'ai eu une période de quatre par huit feuilles de contreplaqué dans le nouveau musée des avantages, un ami m'a rendu visite et à l'écoute d'un garde encore et encore pour un visiteur sur le contreplaqué. Comment ridicule, il avait pensé qu'il était, et puis comment il a grandi sur lui. Il était très clair pour moi que de suggérer, ce garde, Kimball Auguste, avait déjà pris sur lui d'exprimer choses sur le travail. Nous avons passé une bonne année ayant la garde et les entrées-employés de bureau ne studio visites dans la mesure du possible, ou musée des rencontres avec les artistes participants, ou à tout le moins complet des présentations de leurs travaux. " La sécurité et l'admission du personnel, après avoir eu la possibilité de rencontrer les artistes avant de montre ouverte, visite des studios, et de s'informer sur les travaux y aurait tout simplement la garde ou simplement la vente de billets pour voir, sont en mesure d'engager directement le public au cours de chaque exposition.


1994-présent
Étant arrivé à la constatation que «l'art doit se répandre dans d'autres domaines, sur la spiritualité et sociaux qui,« Parsons quitte le monde de l'art et qui se concentre ses énergies sur sa propre écriture et le travail social: des entrevues avec les enfants pour une étude sur la physique et mentale santé à un hôpital de Newark, prendre part à un programme d'art pour les adolescents ayant des antécédents d'hospitalisations psychiatriques, plus récemment, en collaboration avec l'Alliance nationale pour le Mentally Ill Son plaidoyer pour les droits des malades mentaux qui sont sans-abri a augmenté d'un rencontre avec un homme qu'elle avait toujours vu autour de Hoboken. Choqué de découvrir qu'il avait vécu dans une tente depuis plus de dix ans, Parsons a passé plusieurs mois pour l'aider à trouver un appartement subventionné de la sienne. Elle me dit que ce qu'elle a appris sur le long processus bureaucratique au moins le rendre plus facile la prochaine fois.
Au fil des ans, Parsons a tenu un journal, qui a évolué de plus diaristic entrées à «un résumé des travaux de collecte et des phrases." Elle dit qu'elle recueille mots la façon dont elle servir à recueillir des objets, mais que l'écriture est pour elle-même et n'est pas destiné à être publié - du moins pas dans sa vie. Nous nous réunissons dans un parc près de ma maison, de parler, mais je ne prends pas de notes. Je mentionne que nous aurez probablement besoin de se réunir de nouveau, et elle suggère que si je ne suis pas clair sur ce que je peux le composent. Un regard en arrière sur l'après-midi, c'est autre chose, elle dit que je ne peux pas obtenir de mon esprit: Elle n'a jamais dit aux gens d'avoir été un artiste. Donc, quand je lui demande si elle va lire cet article, sa réponse n'est pas une surprise.

3.13.2009

IL Y A UNE MORT APRÈS LA VIE

Plaisanterie, ruse et vengeance
PRÉLUDE EN RIMES

1.

Invitation

Goûtez donc mes mets, mangeurs!
Demain vous les trouverez meilleurs,
Excellents après-demain!
S'il vous en faut davantage - alors
Sept choses anciennes, pour sept nouvelles,
Vous donneront le courage.

2.

Mon bonheur

Depuis que je suis fatigué de chercher
J'ai appris à trouver.
Depuis qu'un vent s'est opposé à moi
Je navigue avec tous les vents.

3. Intrépidité

Où que tu sois, creuse profondément.
A tes pieds se trouve la source!
Laisse crier les obscurantistes :
« En bas est toujours - l'enfer! »

4.

Colloque

A. Ai-je été malade? suis-je guéri?
Et qui donc fut mon médecin?
Comment ai-je pu oublier tout cela!
B. Ce n'est que maintenant que je te crois
Car celui qui a oublié se porte bien.

5.

Aux vertueux

Nos vertus, elles aussi, doivent s'élever d'un pied léger :
Pareilles aux vers d'Homère, il faut qu'elles viennent et partent.

6.

Sagesse du monde

Ne reste pas sur terrain plat!
Ne monte pas trop haut!
Le monde est le plus beau,
Vu à mi-hauteur.

7.

''Vademecum - Vadetecum''

Mon allure et mon langage t'attirent,
Tu viens sur mes pas, tu veux me suivre?
Suis-toi toi-même fidèlement : -
Et tu me suivras, moi! - Tout doux! Tout doux!

8.

''Lors du troisième changement de peau''

Déjà ma peau se craquelle et se gerce,
Déjà mon désir de serpent,
Malgré la terre absorbée,
Convoite de la terre nouvelle;
Déjà je rampe, parmi les pierres et l'herbe,
Affamé, sur ma piste tortueuse,
Pour manger, ce que j'ai toujours mangé,
La nourriture du serpent, la terre!

9.

Mes roses

Oui! mon bonheur - veut rendre heureux!
Tout bonheur veut rendre heureux!
Voulez-vous cueillir mes roses?

Il faut vous baisser, vous cacher,
Parmi les ronces, les rochers,
Souvent vous lécher les doigts!

Car mon bonheur est moqueur!
Car mon bonheur est perfide! -
Voulez-vous cueillir mes roses?



10.

Le dédaigneux

Puisque je répands au hasard
Vous me traitez de dédaigneux.
Celui qui boit dans les gobelets trop pleins
Les laisse déborder au hasard -
Ne pensez pas plus mal du vin.


11.

Le proverbe parle

Sévère et doux, grossier et fin
Familier et étrange, malpropre et pur,
Rendez-vous des fous et des sages :
Je suis, je veux être tout cela,
En même temps colombe, serpent et cochon.


12.

A un ami de la lumière

Si tu ne veux pas que tes yeux et tes sens faiblissent
Cours après le soleil - à l'ombre!

13.

Pour les danseurs

Glace lisse,
Un paradis,
Pour celui qui sait bien danser.


14.

Le brave

Plutôt une inimitié de bon bois,
Qu'une amitié faite de bois recollés!


15.

Rouille

Il faut la rouille aussi : l'arme aiguë ne suffit pas!
Autrement on dira toujours de toi :« il est trop jeune »!

16.

Vers les hauteurs

« Comment gravirais-je le mieux la montagne? »
Monte toujours et n'y pense pas!

17.

Sentence de l'homme fort

Ne demande jamais! A quoi bon gémir!
Prends, je t'en prie, prends toujours!

18.

Ames étroites

Je hais les âmes étroites :
II n'y a là rien de bon et presque rien de mauvais

19.

Le séducteur involontaire

Pour passer le temps, il a lancé en l'air une parole vide,
Et pourtant à cause d'elle une femme est tombée.



20.

A considérer

Une double peine est plus facile à porter
Qu'une seule peine : veux-tu t'y hasarder?

21.

Contre la vanité

Ne t'enfle pas, autrement
La moindre piqûre te fera crever.

22. Homme et femme

« Enlève la femme, celle pour qui bat ton coeur! » -
Ainsi pense l'homme; la femme n'enlève pas, elle vole.

23.

Interprétation

Si je vois clair en moi je me mets dedans,
Je ne puis pas être mon propre interprète.
Mais celui qui s'élève sur sa propre voie
Porte avec lui mon image à la lumière.

24.

Médicament pour le pessimiste

Tu te plains de ne rien trouver à ton goût?
Alors, ce sont toujours tes vieilles lubies?
Je t'entends jurer, tapager, cracher -
J'en perds patience, mon coeur se brise.
Écoute, mon ami, décide-toi librement,
D'avaler un petit crapaud gras,
Vite, et sans y jeter un regard! -
C'est souverain contre la dyspepsie!

25.

Prière

Je connais l'esprit de beaucoup d'hommes
Et ne sais pas qui je suis moi-même!
Mon oeil est bien trop près de moi -
Je ne suis pas ce que je contemple.
Je saurais m'être plus utile,
Si je me trouvais plus loin de moi.
Pas aussi loin, certes, que mon ennemi!
L'ami le plus proche est déjà trop loin -
Pourtant au milieu entre celui-ci et moi!
Devinez-vous ce que je demande?

26.

Ma dureté

Il faut que je passe sur cent degrés,
Il faut que je monte, je vous entends appeler :
« Tu es dur! Sommes-nous donc de pierre? »
II faut que je passe sur cent degrés,
Et personne ne voudrait me servir de degré.

27.

Le voyageur

« Plus de sentier! Abîme alentour et silence de mort! »
Tu l'as voulu! Pourquoi quittais-tu le sentier?
Hardi! c'est le moment! Le regard froid et clair!
Tu es perdu si tu crois au danger.

28.

Consolation pour les débutants

Voyez l'enfant, les cochons grognent autour de lui,
Abandonné à lui-même, les orteils repliés!
Il ne sait que pleurer et pleurer encore -
Apprit-il jamais à se tenir droit et à marcher?
Soyez sans crainte! Bientôt, je pense,
Vous pourrez voir danser l'enfant!
Dès qu'il saura se tenir sur ses deux pieds
Vous le verrez se mettre sur la tête.

29.

Égoïsme des étoiles

Si je ne tournais sans cesse autour de moi-même,
Tel un tonneau qu'on roule,
Comment supporterais-je sans prendre feu
De courir après le brûlant soleil?



30.

Le prochain

Je n'aime pas que mon prochain soit auprès de moi :
Qu'il s'en aille au loin et dans les hauteurs!
Comment ferait-il autrement pour devenir mon étoile?

31.

Le saint masqué

Pour que ton bonheur ne nous oppresse pas,
Tu te voiles de l'astuce du diable,
De l'esprit du diable, du costume du diable.
Mais en vain! De ton regard
S'échappe la sainteté.

32.

L'assujetti

A. Il s'arrête et écoute : qu'est-ce qui a pu le tromper?
Qu'a-t-il entendu bourdonner à ses oreilles?
Qu'est-ce qui a bien pu l'abattre ainsi?
Comme tous ceux qui ont porté des chaînes,
Les bruits de chaînes le poursuivent partout.

33.

Le solitaire

Je déteste autant de suivre que de conduire.
Obéir? Non! Et gouverner jamais!
Celui qui n'est pas terrible pour lui, n'inspire la terreur à personne
Et celui seul qui inspire la terreur peut conduire les autres.
Je déteste déjà de me conduire moi-même!
J'aime, comme les animaux des forêts et des mers,
A me perdre pour un bon moment,
A m'accroupir, rêveur, dans des déserts charmants,
A me rappeler enfin, moi-même, du lointain,
A me séduire moi-même - vers moi-même.

34.

''Seneca et hoc genus omne''

Ils écrivent et écrivent toujours leur insupportable
Et sage ''Larifari''
Comme s'il s'agissait de ''primum scribere'',
''Deinde philosophari''.

35. Glace

Oui parfois je fais de la glace :
Elle est utile pour digérer!
Si tu avais beaucoup à digérer,
Ah! comme tu aimerais ma glace!

36.

Écrits de jeunesse

L'''alpha'' et l'''omega'' de ma sagesse
M'est apparu : qu'ai-je entendu?...
Maintenant cela résonne tout autrement,
Je n'entends plus que Ah! et Oh!
Vieilles scies de ma jeunesse.

37.

Attention!

Il ne fait pas bon voyager maintenant dans cette contrée;
Et si tu as de l'esprit sois doublement sur tes gardes!
On t'attire et on t'aime, jusqu'à ce que l'on te déchire.
Esprits exaltés - : ils manquent toujours d'esprit!

38.

L'homme pieux parle

Dieu nous aime parce qu'il nous a créés! -
« L'homme a créé Dieu! »- C'est votre réponse subtile.
Et il n'aimerait pas ce qu'il a créé?
''Parce qu'''il l'a créé il devrait le nier?
Ça boite, ça porte le sabot du diable.

39.

En été

Nous devrons manger notre pain
A la sueur de notre front?
Il vaut mieux ne rien manger lorsqu'on est en sueur,
D'après le sage conseil des médecins.
Sous la canicule, que nous manque-t-il?
Que veut ce signe enflammé?
A la sueur de notre front
Nous devons boire notre vin.



40.

Sans envie

Son regard est sans envie et vous l'honorez pour cela?
Il se soucie peu de vos honneurs;
Il a l'oeil de l'aigle pour le lointain,
Il ne vous voit pas! - il ne voit que des étoiles!

41.

Héraclitisme

Tout bonheur sur la terre,
Amis, est dans la lutte!
Oui, pour devenir amis
Il faut la fumée de la poudre!
Trois fois les amis sont unis :
Frères devant la misère,
Égaux devant l'ennemi,
Libres - devant la mort!

42.

Principe des trop subtils

Plutôt marcher sur la pointe des pieds
Qu'à quatre pattes!
Plutôt passer à travers le trou de la serrure,
Que par les portes ouvertes!

43.

Conseil

Tu aspires à la gloire?
Écoute donc un conseil :
Renonce à temps, librement,
A l'honneur!

44.

A fond

Un chercheur, moi! - Garde-toi de ce mot! -
Je suis ''lourd'' seulement - de tant de livres!
Je ne fais que tomber sans cesse
Pour tomber, enfin, jusqu'au fond!


45.

Pour toujours

« Je viens aujourd'hui parce que cela me plaît » -
Ainsi pense chacun qui vient pour toujours.
Que lui importe ce que dit le monde :
« Tu viens trop tôt! Tu viens trop tard! »

46.

Jugements des hommes fatigués

Tous les épuisés maudissent le soleil :
Pour eux la valeur des arbres - c'est l'ombre!

47.

Descente

« Il baisse, il tombe » - vous écriez-vous moqueurs;
La vérité c'est qu'il descend vers vous!
Son trop grand bonheur a été son malheur,
Sa trop grande lumière suit votre obscurité.

48.

Contre les lois

A partir d'aujourd'hui je suspens
A mon cou la montre qui marque les heures :
A partir d'aujourd'hui cessent le cours des étoiles,
Du soleil, le chant du coq, les ombres;
Et tout ce que le temps a jamais proclamé,
Est maintenant muet, sourd et aveugle :
Pour moi toute nature se tait,
Au tic tac de la loi et de l'heure.

49.

Le sage parle

Étranger au peuple et pourtant utile au peuple,
Je suis mon chemin, tantôt soleil, tantôt nuage -
Et toujours au-dessus de ce peuple!



50. Avoir perdu la tête

Elle a de l'esprit maintenant - comment s'y est-elle pris?
Par elle un homme vient de perdre la raison,
Son esprit était riche avant ce mauvais passe-temps :
Il s'en est allé au diable - non! chez la femme!

51.

Pieux souhait

« Que toutes les clefs
Aillent donc vite se perdre,
Et que dans toutes les serrures
Tourne un passe-partout! »
Ainsi pense, à tout instant,
Celui qui est lui-même - un passe-partout.

52.

Écrire avec le pied

Je n'écris pas qu'avec la main,
Le pied veut sans cesse écrire aussi.
Solide, libre et brave, il veut en être,
Tantôt à travers champs, tantôt sur le papier.

53.

« Humain, trop humain », un livre

Mélancolique, timide, tant que tu regardes en arrière,
Confiant en l'avenir, partout où tu as confiance en toi-même.
Oiseau, dois-je te compter parmi les aigles?
Es-tu le favori de Miverve, hibou?

54.

A mon lecteur

Bonne mâchoire et bon estomac -
C'est ce que je te souhaite!
Et quand tu auras digéré mon livre,
Tu t'entendras certes avec moi!

55.

Le peintre réaliste

« Fidèle à la nature et complet! »- Comment s'y prend-il :
Depuis quand la nature se ''soumet''-elle à un tableau?
Infinie est la plus petite parcelle du monde! -
Finalement il en peint ce qui lui ''plaît''.
Et qu'est-ce qui lui plaît? Ce qu'il ''sait'' peindre!

56.

Vanité de poète

Donnez-moi de la colle, et je trouverai
Moi-même le bois à coller!
Mettre un sens dans quatre rimes insensées -
Ce n'est pas là petite fierté!

57.

Le goût qui choisit

Si l'on me laissait choisir librement
Je choisirais volontiers une petite place,
Pour moi, au milieu du paradis :
Et plus volontiers encore - devant sa porte!

58.

Le nez crochu

Le nez s'avance insolent
Dans le monde. La narine se gonfle -
C'est pourquoi, rhinocéros sans corne,
Hautain bonhomme, tu tombes toujours en avant!
Et réunies toujours, on rencontre ces deux choses :
La fierté droite et le nez crochu.

59.

La plume gribouille

La plume gribouille : quel enfer!
Suis-je condamné à gribouiller?
Mais bravement je saisis l'encrier,
Et j'écris à grands flots d'encre.
Quelles belles coulées larges et pleines!
Comme tout ce que je fais me réussit!
L'écriture, il est vrai, manque de clarté -
Qu'importe! Qui donc lit ce que j'écris?



60.

Hommes supérieurs

Celui-ci s'élève - il faut le louer!
Mais celui-là vient toujours d'en haut!
II vit même au-dessus de la louange,
Il ''est'' d'en-haut!

61.

Le sceptique parle

La moitié de ta vie est passée,
L'aiguille tourne, ton âme frissonne!
Longtemps elle a erré déjà,
Elle cherche et n'a pas trouvé - et ici elle hésite?

La moitié de ta vie est passée
Elle fut douleur et erreur, d'heure en heure!
Que cherches-tu encore? ''Pourquoi?'' - -
C'est ce que je cherche - la raison de ma recherche!



62. Ecce homo

Oui, je sais bien d'où je viens!
Inassouvi, comme la flamme,
J'arde pour me consumer.
Ce que je tiens devient lumière,
Charbon ce que je délaisse
Car je suis flamme assurément!

63.

Morale d'étoile

Prédestinée à ton orbite,
Que t'importe, étoile, l'obscurité?

Roule, bienheureuse, à travers ce temps!
La misère te paraît étrangère et lointaine!

Au monde le plus éloigné tu destines ta clarté;
La pitié doit être péché pour toi!

Tu n'admets qu'une seule loi : sois pur!


(photos extraites de la vidéo de la performance "Club Moral" - Mai 2003)

Extrait de « La gaya scienza »
Friedrich Nietzsche
traduction de l'édition de 1887
par Henri Albert

3.06.2009

L'être humain est dans les faits un essaim d'abeille


(10 Variations sur le portrait de Joseph Beuys - (détail) - 1980)

Dans la quête épistémologique de Joseph Beuys se mélangent des influences allant de la zoologie, de la médecine et de l'histoire naturelle à la théorie sociale. L'influence la plus prégnante, comme le confirme ses remarques dans la Rheinische Bienenzeitung, a été celle de Steiner, chez qui la théorique a inspiré les analogies, si captivantes et si peu conventionnelles, établies par Beuys entre l'homme et l'abeille.
Tout comme la graisse et le feutre, l'abeille et le lièvre ont été des " matériaux " d'une importance et d'une fascination particulière pour Joseph Beuys.
Celui-ci a intensément médité sur les fonctions et les activités des abeilles.
Son immense Honigpump am Arbeitsplatz (Pompe à miel sur le lieu de travail), installée à la Documenta 6 de Kassel en 1977, apparaît comme la quintessence artistique de ses recherches sur les abeilles, dont le goût profond lui était venu, pour une part, de son intérêt pour Rudolf Steiner. Beuys connaissait les quinze conférences données par ce dernier en 1923 à des ouvriers, au Goetheanum de Dornach, où il évoquait l'abeille, créature sacrée depuis la plus haute antiquité :
" […] sainte, parce que dans son travail elle rend manifeste les processus intérieurs de l'homme lui-même […]. Si l'on prend un peu de cire d'abeille, on a la réellement un produit intermédiaire entre le sang, le muscle et l'os. Il pénètre par le biais de la cire dans le corps humain. La cire ne durcit jamais mais reste fluide jusqu'à sa transformation possible en cellules du sang, de muscle ou de l'os. Dans la cire, on voit les mêmes forces qu'à l'intérieur de soi […]. Les ouvrières, parmi les abeilles, apportent à la communauté ce qu'elles ont réuni à partir des plantes et le convertissent en cire dans leur propre corps pour aboutir à toute cette merveilleuse structure alvéolée. Les cellules sanguines du corps humain font de même. Elles voyages depuis la tête jusque dans tout le corps. Et si l'on examine un os, par exemple[…] on y voit partout ces puissantes cellules hexagonales. Le sang, dans sa circulation à travers le corps, fait exactement le travail de l'abeille dans sa ruche. "
La conception sculpturale de Beuys dérive de ce processus métabolique propre de l'abeille : sculpture comprise comme " formation organique du dedans vers le dehors ". Dans un entretien éclairant avec B. Blume et H.G. Prager, publie dans la Rheinische Bienenzitung de décembre 1975, la plus ancienne revue d'apiculture en Allemagne, Beuys exposait une vision aussi minutieuse qu'originale du sujet. En voici quelques extraits :
" L'abeille aime à vivre dans un environnement doté d'une certaine chaleur organique. Le plus représentatif était aussi le plus simple, l'ancienne ruche en paille. Le bois est un matériau relativement dur. La ruche la plus récente, avec sa boite, n'a plus cette qualité de chaleur. Donc voilà ce qui m'a intéressé dans toute mes sculptures : une qualité générale de chaleur. Plus tard, j'ai élaboré en quelques sorte une théorie de la sculpture où la qualité de chaleur -sculpture de chaleur- jouait un rôle essentiel, jusqu'à étendre ce critère à l'ensemble de la société… Il faut voir cela pris dans ce contexte entier, avec l'abeille […].
La qualité de chaleur est présente dans le miel, mais aussi dans la cire, de même que dans le pollen et le nectar, parce que l'abeille dans la plante consomme ce qui renferme la plus grande qualité possible de chaleur. Processus alchimique, à œuvre quelque part dans la fleur : où le processus réel de chaleur primitivement s'épanouit, où sont créés les parfums qui se dispersent, et où le nectar qui se forme, n'est autre que le propre miel de la fleur.
C'est ce qu'on pourrait appeler le premier miel, que produit la plante elle même.
L'abeille l'emporte, le fait passer dans son corps et le transforme à un degré supérieur, selon un acte plus haut dans cette grande opération du miel dans la nature. L'abeille ne fait que rassembler ce qui existe et l'élève à un autre degré.
Il n'est pas sans importance de voir qu'en un certain sens tout ceci constitue un acquis culturel. La ruche, nous le savons aujourd'hui, est œuvre de la discipline humaine. A l'état sauvage, l'abeille travaille comme la guêpe, dans l'anarchie la plus complète. Leurs alvéoles sont petites et irrégulières. La ruche, on le sait maintenant, est une très ancienne forme culturelle : elle dérive d'une forme naturelle appartenant à la guêpe, qui vit dans les plantes ou essentiellement dans les arbres. Et elle est raffinée jusqu'à sa forme actuelle. Ce qui en soi relève d'une intelligence profondément sculpturale - et thérapeutique, évidemment. A l'origine, le miel entrait dans la composition des médicaments ; c'est encore le cas, mais de nos jours il sert également dans la consommation courante, ou comme friandise […]
Le miel comme tel, est aussi apparu dans un contexte mythologique comme substance spirituelle ; de ce fait, l'abeille était évidemment aussi une divinité. Il y a le culte de Apis, largement diffusé, à la base un culte de Vénus consacré essentiellement à l'abeille. L'important n'était pas d'avoir du miel pour s'alimenter ; c'est tout l'ensemble du processus qui était considéré comme important, comme un lien entre des forces cosmiques et terrestres qui l'intégraient totalement […]. Fondamentalement, mes sculptures aussi sont une forme de culte d'Apis. Il ne faut pas voir en elles l'illustration des processus biologiques de la ruche, il faut étendre leur sens au culte d'Apis, par exemple, qui peut être pris pour une image du socialisme.
Il y a eu là une république des abeilles à la Chaux de Fonds. L'un des premiers mouvements socialistes est né dans cette ville de Suisse, où on fait les montres. C'est pourquoi on voit encore là-bas tant d'abeilles gravées sur les murs. L'animal servait à symboliser l'idée socialiste."


(autonomie améliorée - performance 1978 - Paris)

Il est utile de s'attacher ici à suivre le mouvement des idées de Beuys, car c'est pratiquement à partir de l'exemple donné par ces " modestes" insectes, qu'il a développé son " champ élargi de l'art " et son idée de "sculpture sociale".
La Rheinische Bienenzeitung l'interrogeait sur l'idée de colonie d'abeille comme une sorte d'État parfait. Beuys la récusait. Une colonie d'abeille pour lui, n'est pas un état composé d'individus, comme le sont les structures étatiques ; l'abeille isolée n'a aucune fonction individuelle, elle n'a que celle d'une liaison à l'intérieur de l'ensemble. Un abeille, selon ses termes correspond au poil le plus tenu de tous le corps humain. " Vu de cette façon, mon corps aussi est un État en parfait ordre de fonctionnement. " Il y a poursuivait-il, différentes fonction du corps, tout comme dans la communauté des abeilles. Le cœur a une fonction autre que celle du cerveau. Dans l'être humain, les fonctions équivalentes à celles de la reine sont réparties entre cœur et cerveau. L'élimination des vieilles cellules se fait journellement; l'homme a ses propres déjections. Et au sujet des faux bourdons, dont l'inutilité entraîne la suppression, Beuys expliquait :
" Ce n'est pas tant un meurtre d'existences individuelles que l'élimination des cellules qui ont servi a assurer la poursuite du processus, et qui se renouvelleront toujours, tandis que d'autre formations cellulaires ont une vie plus longue. Il se passe également quelque chose de semblable dans la physiologie humaine, aussi faut-il se garder de considérer une abeille isolement et de déclarer : " c'est un individu. " L'abeille n'est qu'une cellule dans l'ensemble de l'organisme, tout comme une cellule de la peau, du muscle ou du sang. L'analogie la meilleure est avec les cellules du sang qui essaiment à travers tous le corps. Là encore se distinguent différents types cellulaires, dont certains intègrent le système sanguin aussitôt et d'autres durent davantage."
"Ainsi, poursuivait Beuys, l'être humain est dans les faits un essaim d'abeille, une ruche."
Toutes ces réflexions sont naturellement liées à l'idée de "chaleur" caractéristique de la Culture Sociale. Dans l'entretien de la Rheinische Bienenzitung de décembre 1975, Beuys précise la nature de ce lien. On peut illustrer selon ses mots, le processus de chaleur par l'organisme social des abeilles. Il développe une analogie entre les abeilles et l'humanité, quant à la possibilité de faire évoluer celle-ci vers le socialisme - non pas compris comme un État qui devrait parfaitement fonctionner, mais "au sens d'organisme, d'un organisme qui doit effectivement fonctionner à la perfection". Rien n'est plus souhaitable que la perfection, tant qu'elle reste humaine, c'est à dire véritablement chaleureuse et sociale. Beuys poursuit " L'idée de chaleur est également liée à celle de fraternité et de travail mutuel, et c'est pourquoi les socialistes ont choisi l'abeille pour symbole. Parce que c'est cela qui se passe dans la ruche : chacun est absolument disposé à mettre de coté les besoins de chacun et a œuvrer pour les autres. Il en est donc ainsi dans la ruche : par exemple le sexe est pour la plupart sacrifié à l'intérêt général, dans le cas des travailleuses, et symbolisé par une figure unique, celle de la reine, en qui s'accomplissent ces modalités. Les autres y renoncent et travaillent dans des contextes bien différents, fondés sur la division du travail…"
Beuys revient sans cesse à une qualité de chaleur présente dans la fleur, qui est emportée dans la ruche et s'organise alors au niveau supérieur.
Puis il passait à la possibilité de transporter cette Sculpture sociale fondée sur la chaleur : "C'est cela qui m'a conduit à dire qu'il faut qu'il y ai une autre conception de l'art, qui s'applique à chacun et qui ne soit pas seulement l'affaire de l'artiste, mais puisse être revendiquée en une sens purement anthropologique. Cela revient à dire : Tout le monde est artiste au sens où il peut donner forme à quelque chose… et ce qui doit à l'avenir prendre forme est ce que l'on appelle " Sculpture Sociale de chaleur ". C'est le principe qui devrait permettre de triompher de l'aliénation propre au monde du travail ; procédé thérapeutique, mais aussi procédé de réchauffement. Et cela à son tour va évidemment de pair avec le principe de fraternité, qui enferme en son sein le concept de chaleur. Cela signifie que tout le monde travaille pour tout le monde, que nul ne travaille pour lui seul ; ou plutôt, chacun satisfait aux besoins de l'autre. Tout en vivant des réalisations d'autrui, j'en transmets quelque chose à d'autres, dans un rapport mutuel. Cela est admirablement clair dans l'organisme physiologique discontinu tel que la ruche, où les cellules individuelles ne sont pas hermétiques entre elles au même degré que dans un organisme supérieur -tel le corps humain- mais vient en réalité détachées les unes des autres sans cesser de se mouvoir. Et c'est important."

C'est en relation avec la sculpture que Beuys a souligné la polarité qui se découvre entre les principes de chaleur, de chaos, et ceux de géométrie cristalline. Ainsi distinguait-il entre les deux synonymes en allemand, pour la sculpture : Bidhauerei (sculpture creusée, opérant par soustraction) et Plastik (sculpture modelée, ou processus d'addition). Pratiquement, la première est géométrique et nécessite pour son appréhension une conception géométrique, tandis que la seconde offre la ressource du mouvement interne. L'abeille, selon Beuys, crée selon les deux types de sculpture ; elle connaît et emploie simultanément le principe cristallin, géométrique, et le principe chaud d'arrondi.
Il ne serait nullement insoutenable de dire que l'élaboration de la théorie sculpturale de Beuys tient pour l'essentiel à son observation des abeilles. Dès le début de ses études artistiques, il entreprit d'approfondir systématiquement les connaissances acquises dans son enfance dans ce domaine - et dès ses années d'études on trouve chez lui des dessins et des sculptures représentant "La reine des abeilles". Ce qui l'intéressait, c'était l'instant de la fusion entre la plante et l'insecte : Cela se passe ainsi : lorsque l'abeille pénètre la plante, elles forment une unité. Abeille et plante font ensemble partie d'un seul et même processus."


(10 Variations sur le portrait de Joseph Beuys - 1980)